Les contingences de l’émotion
Par Mary Mailto le lundi 29 juin 2009, 09:38 - L'incertitude du doute - Lien permanent
Une belle soirée de printemps. Je vais écouter Philippe Jarousskyle célèbre contre - ténor français.
Je ne vais pas l’écouter n’importe où. Le concert se déroule dans la Galerie des Glaces du Château de Versailles.
Je ne vais pas écouter n’importe quoi. Il va faire revivre Carlo Broschi, surnommé Farinelli, le plus célèbre castrat napolitain.
Je suis prêt pour l’émotion !
Mais.
J’avais oublié les théories de la contingence qui considèrent que les formes d'organisation dépendent des conditions auxquelles elles sont confrontées.
Cette théorie peut s’étendre à l’émotion.
20h45. Je traverse les différentes salles qui mènent à la Galerie des Glaces. Je ne suis pas seul. Je piétine ½ heure avant d’atteindre ma place.
Tiens, je suis installé dans les derniers rangs. Pas grave, il s’agit, surtout, d’écouter l’émotion.
21h15. Derrière moi, les bavardages incessants et sans intérêt de quelques versaillaises m’agressent les oreilles :
- Je suis allé à Parly2, cet après midi. Il n’y avait personne. Quand démarrent les soldes ?
- Je pars en week end à Deauville, je vais devoir signer une absence pour mon petit…
- Tu as vu ; la femme du maire est présente ….
21h 28. Retard habituel ; le concert était prévu à 21h. Si j’avais su, j’aurais pris mon baladeur ; le cadre supérieur devant moi fait son malin avec son I Phone ! Sa femme s’est habillée « soirée de gala » mais a les cheveux gras.
Il fait chaud.
21h35. C’est curieux comme le soleil prend son temps pour se coucher. C’est plutôt sympa, il illumine les ors de la galerie, les lustres, les glaces gigantesques. C’est même éblouissant. Et il fait chaud. Pourquoi ai-je mis une veste ? Je crois que je vais la retirer. Et maintenant, où la poser, le dossier de la chaise ne s’y prête pas, décidément !
21h40. Applaudissement. L’orchestre vient de prendre place et accorde ses instruments. C’est bizarre comme ce préalable prend beaucoup de temps.
Et voilà le chef. C’est, en tout cas, ce que je crois avoir compris compte tenu de la nouvelle salve d’applaudissements.
Moi, je n’applaudis pas. Jamais à l’entrée des artistes. Je ne le ferais, éventuellement, qu’après évaluation de leurs performances et proportionnellement à l’émotion créée.
Cette chaleur, ce monde… c’est un peu étouffant. J’enlève un 2° bouton de col remonte les manches de ma chemise. Je vais finir en caleçon.
C’est parti. Silence religieux …ou royal.
Je ne sais pas ce qu’interprète l’orchestre – je n’ai pas acheté le programme – et cela n’a pas d’importance ; je suis venu pour Philippe.
Qu’est ce qu’il fait chaud ! Ce soleil ne va donc jamais se coucher ! Les dames devant moi s’éventent avec leur programme. Je savais qu’il fallait l’acheter ! Je me rapproche d’elles sournoisement espérant bénéficier d’un zeste de souffle d’air.
Applaudissements…Voilà Jarousky ?. Raté, l’orchestre s’engage dans un nouveau morceau. Je n’avais pas remarqué en m’asseyant que les chaises n’étaient pas confortables. Les reins, surtout. Je vais allonger les jambes, çà me détendra. Finalement, jambes croisées, c’est pas mal non plus. Posture différente toutes les 5 minutes ; voilà le secret.
Applaudissements. Je ne vois rien de la scène mais je perçois que Jarousky est là. Des vibrations dans l’air.
Je retiens mon souffle et la voix s’élance. Plaisir. Arabesques vocales. Virtuosité.
Après quelques minutes, il me semble, pourtant, ne pas retrouver la profondeur sonore du CD ; l’acoustique de la Galerie des Glaces doit y être pour beaucoup. Et puis, Jarousky chante100 mètres et 80 rangées de 20 personnes devant moi.
J’applaudis. Je suis venu pour cela. Il faut que ce soit génial. D’autant que tout le monde n’a pas eu la chance d’assister à ce concert.
22h.Tiens, c’est déjà fini. Il n’a chanté que 8 minutes ; entracte ? pourtant, tout le monde quitte la galerie, indécis, je me mêle à le foule ; j’ai compris, c’est pour l’abreuvoir. Compte tenu de ce monde assoiffé, l’entracte va bien durer ¾ d’ heure et il est déjà 22h et toujours 30 degrés celsius.
Coup de chance, je déniche une fenêtre ouverte ; un peu d’air ; le soleil est enfin couché en oubliant de rougeoyer le Grand Canal ; dommage.
22h15 ; je regagne ma place ; évidemment tous les gens de la rangée ont attendu que je m’installe pour, en ordre dispersé, me passer devant, m’obligeant à des « debout/assis » qui n’arrangent pas mon réchauffement climatique. Je dégouline !
Rupture de stock en ce qui concerne les programmes-éventails.
Tiens, Aillagon vient de passer ; çà va reprendre.
22h30.Applaudissements…les instruments s’accordent…applaudissements…le chef arrive…applaudissements….…sonate avec basse continue…applaudissements…
Ma chaise est en train de se disloquer sous les soubresauts que je lui inflige. Ma voisine a eu la bonne idée de revenir avec une bouteille d’eau et boit goulûment ; je lui souris mais elle range sa bouteille.
22h45. Enfin, Jarousky revient. Je me redresse. Décidément, je suis trop loin ; je ne vois rien. Je ferme les yeux pour me concentrer sur la promesse d’émotion et parce que les lustres , maintenant allumés, m’éblouissent.
La voix.
Un vrai régal; elle plane, hésite, butine, se perd dans les étoiles, plonge dans les abysses ; une fraîcheur sans pareil…
Il fait vraiment très chaud. L’émotion, sans doute.
J’applaudis avec entrain ; dépassé toutefois par les bravos frénétiques de la rangée arrière. Une femme, étuvée, tombe en pamoison. Ma voisine l’asperge et lui donne à boire.
23h.Jarousky prolonge le plaisir. Les appariteurs sentent que c’est bientôt la fin du concert et qu’il faudra canaliser le public. Ils passent et repassent le long de la rangée, ouvrent, ferment, entrebaillent une porte et je constate que les portes de la Galerie des Glaces grincent et strient la limpidité du Nisi Dominus.
Applaudissements extasiés. Un peu gêné, désireux d’éviter la cohue surchauffée, j’emboîte le pas des premiers partants.
Déçu de ne pas suffisamment saluer l’artiste mais soulagé de « décrampir » jambes et colonne vertébrale.
Un agréable vent frais m’accueille dans la cour ; la statue du Roi Soleil me montre la sortie.
Je ne dis rien. Le doute m’assaille.
Aurais- je dû écouter Philippe, allongé dans mon fauteuil, un verre à portée de la main, sono à fond dans le frais silence de ma maison ?
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« L’émotion artistique cesse où l’analyse et la pensée interviennent. »
Mary Mailto et Max Jacob