Entrée dans la salle de spectacle : « Tiens, c’est bizarre, il n’y a personne aux premiers rangs ».

J’ai imaginé – çà commençait bien – que la mise en scène prévoyait des sorties vers la salle, le public, une communion entre acteurs et spectateurs  ou que Charlot allait renverser de l’eau miraculeusement transformée en confettis multicolores.

 

Le programme indiquait encore : le chant la danse et le théâtre se mêlent dans une dynamique joyeuse et entraînante.

Super. J’étais assis près  de la sono  et je profitais pleinement  de ce qui m’est, progressivement, apparu comme étant… une musique techno digne du Macumba. Des sons étranges tentaient, sans succès, d’être perçus comme un  chant joyeux et entraînant.

Le rythme dansant de la marche de Charlot se transformait, sur scène,  en Hip-Hop ou gesticulations bizarres , souvent à ras du sol dans une inquiétante pénombre ( et j’ai compris pourquoi il n’y avait personne aux premiers rangs ; les malheureux se seraient situés sous la ligne de flottaison  et n’auraient rien vu du spectacle ! en fait, çà n’aurait pas été très grave). Après une période pendant laquelle la danse était marquée par la légèreté, la grâce, la fluidité,  l’élévation, elle s’affuble, aujourd’hui, de mouvements syncopés et simiesques, marque une prédilection pour l’aplatissement, révèle une forte attirance pour le corps à corps avec le plancher des scènes ! Un sociologue a récemment parlé d’ensauvagement de la société !

 

Le programme annonçait encore «  Le spectacle est visuel, plein  d’images fortes et insolites ». Question insolites, je confirme. Par exemple, ce transfert de veste d’un danseur à un autre, avec hésitations sur le port de la manche … « manche droite, gauche, toi la droite, moi la gauche, je vais essayer sans manches, et si je retournais la veste, et si nous étions plusieurs dans la veste  ou dans la manche… ». Moi, spectateur moyen , peu formé aux hallucinations de certains chorégraphes ou scénographes, je cherchais vainement une parodie chaplinesque, une allusion au 8° degré de  Charlot « ce Pierrot lunaire ».

Comme le prédisait le programme, certaines images étaient, effectivement,  fortes ; notamment,  quand l’un des danseurs, torse nu et  un peu maigrichon, mima l’accordéon  en pianotant sur ses  côtes plus ou moins flottantes mais très apparentes. Poésie de la réalité de la rue, sans nul doute.

Derniers propos  du programme «  des clins d’œil aux situations chaplinesques  l  et surtout un plaisir intense pour les yeux ». Je n’avais pas imaginé qu’il fallait comprendre ces phrases au 1° degré. En effet, le fond de scène comportait des projecteurs « en contre-jour », en général installés pour donner de l’épaisseur aux comédiens ou danseurs. Ceux là se plantaient directement dans vos yeux et , après de nombreux clignements, des  larmes dues à l’agression lumineuse , on ne pouvait que reconnaître que le spectacle, à défaut de plaisir, était effectivement intense pour les yeux. Après 10 minutes de cette garde à vue et interrogatoires avec flash dans les yeux dignes des services secrets les plus ignobles, j’ai fini par avouer « votre spectacle est nul et confine à l’escroquerie » et je me suis enfui par la première sortie de secours.

 

Le désarroi devant ce fiasco et surtout l’infinie distance entre la communication, la pub et la réalité  de ce qui est  présenté ne sont, hélas,  pas rares.

Prenons ces quelques phrases vantant les mérites d’une expo  dont, en raison d’un humanisme forcené ou d’un trou de mémoire,  je tairais le nom : «le peintre  donne dans ses œuvres une profonde autonomie à la couleur, accompagnée d’un sens accru de la composition, dans laquelle un élément donne plus que d’autres, la sonorité dominante de l’œuvre…. Rupture avec le passé, préconisant de renouer avec un espace de valeurs authentiquement humaines…. il s’empare du trait et des expressions de ces grandes figures de l’art, pour transmettre la violence des sentiments… volonté d'exprimer une nouvelle vision du monde, subjective, en réaction au développement du cinéma et de la photographie. Il déforme, biaise, recompose, imprègne de ses sentiments ou de sa spiritualité cette nouvelle nature. La couleur s'affranchit de l'objet, l'objet s'affranchit de la couleur….    autant de preuves renversantes d'une nouvelle peinture émancipée, pleine de verdeur ».

Si, après ce discours ésotérique, pour initiés pédants, si après cette logorrhée blablatesque vous avez la moindre petite idée de ce que vous allez voir… bravo.

Moi, j’ai renoncé.

 

Et je maudis ces communications dont la verbosité est généralement inversement proportionnelle à la qualité de l’objet vanté. Je maudis ces belles vitrines de magasin qui se révèlent vides, une fois la porte franchie.

C’est, malheureusement, l’air du temps ; ces maquillages se retrouvent partout et notamment en Politique ; la communication et la pub remplacent le projet , les discours camouflent l’inaction, le people fait le buzz et  les théories économiques sont expliquées sous forme d’envolées énigmatiques par  Président Sarko : « Une entreprise en difficulté peut enregistrer un bénéfice comptable du seul fait que la dégradation de sa signature diminue la valeur du marché de sa dette ».

Euh !...

 

Il n’y a pas qu’au théâtre que je me sens réduit au rôle de  spectateur abusé, désabusé.

 

 

 

 

« On devrait fonder une chaire pour l’enseignement de la lecture entre les lignes ».

Mary Mailto et Léon Bloy  (Exégèse des lieux communs)